Séjour à l’îlot de Quéménès : interview de Roger et Annick Abiven
L’île de Quéménès est nichée au milieu de l’archipel de Molène, en mer d’Iroise, au large de la pointe de Bretagne, à 9 km du Conquet, et 4 km de l’île de Molène. Elle mesure 1,3 km sur 400 m de large. Comme les iles voisines, Quéménès a connu la présence humaine depuis le néolithique, Au moyen Age, l’ile appartient à l’abbaye de Saint Mathieu. Sous l’ancien régime, elle subit les attaques répétées des anglais. En 1923, l’abbaye vend une partie de l’Ile à Mme Levasseur, puis une autre, à Monsieur François Kerlec’h. La famille Tassin, d’abord locataire, l’acheta en 1960.
Après et avant guerre, il y avait sur l’ile une exploitation agricole de 24 hectares (avec jusqu’à 30 ouvriers , 10 chevaux, 12 vaches et porcs, moutons et volailles) avec en parallèle la récolte du goémon (une petite usine d’iode y fut même installée). C’est Mme Floc’h, qui dirigea cette exploitation pendant 50 ans (dont 17 ans veuve).
Depuis 2003, elle est la propriété du Conservatoire du Littoral qui l’ acheté 500 000 euros ; un million d’euros a été investi pour rénover les locaux et les doter d’énergies renouvelables. une convention de 9 ans permet depuis 2 ans à un jeune couple, Soizic et David d’exploiter une ferme-auberge, sous le statut original de SCOP (société coopérative ouvrière) agricole.
A l’occasion des 50 ans de mariage d’Annick et Roger Abiven, ami-e-s, militant-e-s des verts brestois et d’Ae2d ont voulu leur offrir un séjour disons inhabituel : un week-end prolongé à l’île Quéménès.
C’est une idée originale qui leur a parfaitement convenu et leur a permis de réaliser une "initiation" à la réalité insulaire. Interview.

Brest-ouVert : Comment se rend-on à l’île de Quéménès ?
Roger Abiven : On s’y rend, à partir de Brest, en prenant le bateau au Conquet vers l’île Molène. A Molène on est entouré par la mer, on cherche David, de la ferme-auberge de Quéménès. On a été très chaleureusement accueilli, on se fait la bise et quand on s’est reconnu les trois couples (on était ensemble sur le bateau). David nous attendait avec un bulotier, un bateau en aluminium, qui s’appelle "Chomic". On y descend avec notre bazar. Ceux qui étaient avec nous étaient chargés comme des mulets ! Où on va mettre tout ça ?
On descend là-dedans, puis on affronte les vagues pour traverser les 4 kilomètres qui nous séparent de l’île de Quéménès.

- Roger Abiven
Brest-ouVert : Combien de temps prend le trajet ?
Roger : Ca prend un quart d’heure - vingt minutes selon comment David négocie avec les vagues et le courant, le temps de descendre les bagages, et après il faut faire une partie à pied.
Annick Abiven : On est tellement occupé déjà à monter dans le bateau et à tenir après parce qu’il ne faut pas se mettre tous du même côté, il faut faire l’équilibre, il faut mettre sa bouée, sa ceinture de sauvetage, s’accrocher et en même temps, ne pas mettre les mains sur le rebord du bateau car c’est dangereux.

- Annick Abiven
- Il y a deux menhirs sur l’île aux deux extrémités, traces d’une présence humaine sur l’île de plusieurs millénaires ; celui ci est surnommé le menhir de l’Eléphant du fait de sa ressemblance avec l’animal.
Brest-ouVert : Quelle est l’impression quand on arrive sur l’île ? Qu’est-ce qui surprend en premier ?
Annick : On arrive comme sur un caillou, il n’y a pas de végétation, pleins de galets, la jetée n’est pas très praticable, il faut regarder où on met les pieds. Ils seront obligés de la refaire bientôt. Ils ont un tracteur dans lequel ils mettent les bagages qu’ils se chargent eux-même d’avancer.
Quand on arrive, Soizig, la femme de David, est là qui nous attend, tire sur les cordes pour aider son mari à amarrer le bateau et nous fait la bise en arrivant. La première image c’est ça.
Alors on observe, on se dit que Soizig est une femme costaud, qui n’a pas les deux pieds dans le même sabot, on sent qu’elle aide son mari à chaque fois que quelqu’un, qu’un couple arrive pour le week-end.
Ca ne fonctionne que pour les week-ends, c’est la formule 3 jours, 2 nuits.
Roger : La première impression c’est ça, des cailloux, des galets partout, des murs de pierre, ce couple là de jeunes dynamiques. On est quand même un petit peu secoué dans ce petit bulotier, ce petit bateau dans lequel on a tangué, on reçoit des embruns de partout, dans cette mer pas trop mauvaise mais qui commençait à s’agiter.
Il faut marcher, la ferme elle est là-bas, plus loin.
Brest-ouVert : Est-ce qu’on peu dire que c’est spartiate ?
Non, c’est pas le mot, c’est différent, écolo, on redécouvre une façon de vivre que l’on a pu connaitre les uns et les autres dans notre enfance, par exemple, par rapport aux toilettes, on économise l’eau.
Brest-ouVert : Peut-on prendre une douche par exemple ?
Oui, oui, c’est pour ça, spartiate non. A vrai dire il n’y a pas de restrictions, il y a un certain confort même, un confort sobre, les chambres sont très très bien, un couchage tout neuf, la nourriture est bonne.
Brest-ouVert : Que mange-t-on dans cette ferme-auberge ?
On mange les produits du potager mais bien sûr ça ne suffit pas. Comme il y a de quoi conserver, il y a des produits achetés sur le continent ou à Molène, sur différents marchés. La qualité de la nourriture est remarquable, c’est bien préparé. La table a de l’importance.
Il faut quand même se souvenir qu’avant d’être une auberge, avant d’être un gîte, c’est une ferme !
Oui, c’est le principal objectif fixé au projet. Le conservatoire du littoral qui a la propriété de l’île, a fait des travaux de restauration pour que les différentes fonctions désignées à la ferme-auberge soient assurées dont la fonction d’accueil et d’hébergement, mais aussi celle de produire, comme toute ferme.
La culture mise en avant est celle de la pomme de terre avec un projet de labellisation de la variété ; sinon on y cultive ce qui peut se cultiver dans les îles, parce qu’il y a une influence marine assez forte. Donc il y a un peu de tout, même des artichauts ! Et quelques légumes de condiment, d’accompagnement des autres légumes sachant que tout ne pousse pas là-bas. David connaît assez sa terre et les techniques de culture donc il sait ce que l’on peut produire. Il y a bien sûr une finalité économique. C’est pourquoi la production de la pomme de terre est un atout à ne pas négliger car ils se trouvent face à une difficulté, ce n’est pas de la produire mais c’est de l’écouler car ils ne peuvent pas aller sur le continent (c’est difficile) donc il leur faut des relais qu’ils puissent approvisionner, c’est une recherche qui doit être poussée un peu en les aidant à la mener.
Brest-ouVert : Y a-t-il des animaux ?
Il y a des moutons blancs et noirs et de la volaille. La volaille a deux fonctions : une fonction d’alimentation et une autre, un peu plus sentimentale, ce sont des animaux de compagnie qui sont apprivoisés : poules, canards, oies qui se concurrencent d’ailleurs, il y a des questions d’occupation de terrain. C’est assez marrant de voir comment ça se passe. Soizig met beaucoup l’accent là-dessus dans la mesure où il n’y a pas la possibilité d’avoir ni chien ni chat (pour la protection des oiseaux sauvages en particulier), cette volaille a un rôle de compagnie.
Brest-ouVert : Cette île a une histoire, le couple vous l’a-t-elle raconté ?
David et Soizig viennent de l’extérieur mais se sont intégrés et on fait en sorte de connaître l’histoire de l’île qui a quand même été traversée par quelques difficultés.
Sur l’île, il y a deux menhirs séparés, un à chaque bout. Des chercheurs, des archéologues s’intéressent au côté néolithique de l’île. Quand on est revenu à Molène, il y en avait 3 qui partaient pour l’île.
Histoire pas banale : à un moment donné il y a eu quelques dizaines d’habitants qui venaient faire la récolte de goémon, on a du mal à imaginer ! La terre a toujours été mise en valeur jusqu’à il y a quelques année, c’est ce qui a facilité le passage à la ferme, l’activité agricole parce que les terrains cultivables sont assez importants, il y a environ 2 hectares de cultivés sur 10 cultivables. Les terrains sont entourés de murs et de galets, la terre est de qualité intéressante.
David et Soizig ont rencontré la fille du dernier propriétaire, Mme Tassin qui a d’ailleurs une construction sur l’île qui lui est réservée (c’est dans le contrat avec le conservatoire du littoral).
Brest-ouVert : Un effort particulier a été fait sur la maîtrise de l’énergie, sur les consommations énergétiques, peux-tu nous en parler ?
C’est un des aspects à souligner, on ne peux pas faire de bouquets, interdiction de cueillir les fleurs, on doit également rester dans les sentiers aménagés pour la promenade. En remplacement des bouquets de fleurs qu’on ne peut faire, un bouquet énergétique est réalisé, sachant qu’il faut étendre cela à l’eau :
- La production d’électricité est assurée par des panneaux photovoltaïque, et par une éolienne de 2500 Watts, les générateurs photovoltaïque faisant 6700 Watts crête (Wc). Il y a une électronique assez élaborée pour passer des générateurs à l’éolienne, et il y a un groupe électrogène de secours. C’est remarquable comme installation. David s’est formé pour conduire cela du mieux possible.
- Il y a l’eau chaude solaire, l’eau est l’eau des toits qui passe par une installation de purification. C’est l’eau de pluie, et il y a un puits qui est là plutôt en secours, en renfort, en appoint. L’eau chaude solaire est produite à partir de huit capteurs solaires, cette autonomie énergétique est remarquable.
- Ils ont aussi une autonomie au niveau de l’assainissement. Ils font de l’épuration phytosanitaire, ils utilisent donc un jeu de bassins pour purifier les eaux usées.
C’est, je pense, un des atouts pour à la fois montrer que l’on respecte l’environnement et montrer que l’on peut vivre dans une certaine sobriété.
Je crois que le séjour permet de vérifier que c’est possible même dans des conditions difficiles comme dans une île. Je pense que c’est un des atouts qu’ils ont.
Ce qu’il faut dire est que cela a coûté et cela coûte toujours, car les appareils électriques sont à la charge de David et Soazig qui ont formé une SCOP (Société Coopérative). Le séjour à la ferme est leur moyen de rembourser leurs emprunts.
Brest-ouVert : Quand on est sur cette île, au milieu de l’archipel de Molène, qu’on voit le continent au loin le soir quand tout le monde est parti, les touristes, les navigateurs, qu’éprouve-t-on comme genre de sentiment ?
On a un sentiment un peu d’isolement, citadin que nous sommes, un dépaysement et puis on s’adapte à condition de s’être un peu préparé car c’est quand même particulier. Le séjour, même si on séjourne en groupe, actuellement c’est la formule qui est privilégiée, permet de se rencontrer, d’échanger, de se promener, on n’a pas de problème de télé et de tout ça, on est débranché, on a le temps de s’interroger sur un certains nombres de questions.
Brest-ouVert : C’est comme une pause ?
Oui, ça bouscule un peu, ou ça réveille un peu. Ca m’a réveillé en particulier sur un sujet qui me tient beaucoup à coeur : l’approche spirituelle de l’écologie. Moi je crois que l’écologie politique on n’a pas fini de la comprendre, de la bâtir, de l’appliquer et je pense qu’il y a une dimension nécessaire c’est de dépasser les contingences proprement matériel et d’être conduit à une réflexion de dimension spirituelle, spirituelle s’entend bien sûr au sens large et ne se confond pas avec des questions religieuses.
Brest-ouVert : Là ce qui peut toucher déjà, c’est la beauté de la nature, la beauté du site ?
Alors c’est ça, je crois que c’est quelque chose d’important, la preuve : ce moine originaire du Conquet qui a passé trois semaines, en 2005, et a écrit un livre intitulé "la passe de la Chimère" c’est le nom d’une passe a côté de l’île. Certains passages vantent la beauté de l’île. Il a ressenti le besoin d’écrire des choses assez profondes dans son livre, il dit par exemple : "Qu’ai-je fait pour mérité la beauté époustouflante de cet endroit, et pourquoi une sensation de grâce m’amène-t-elle à poser une question aussi inepte ? Ce qui manque ici pour le moment ? rien, ni les journaux, ni la télévision, ni internet, ni la bibliothèque, la musique ? Les éléments, les animaux m’offrent leur variation. La beauté, elle m’éclabousse. J’ai seulement craint d’être à cours de bougies."
C’est un peu ça que l’on reçoit en allant là-bas, à condition de s’y être préparé un peu.
Nous, on s’est rappelé que l’on avait 50 ans de vie commune. On tient beaucoup à remercier ceux qui nous ont offert ce séjour, que ce soit les verts brestois ou AE2D. C’est pour ça que l’on veut un peu partager avec eux et peut-être aussi leur donner l’envie de faire une pause comme ça, s’ils le peuvent.
Brest-ouVert : Alors justement pour conclure. Que peut-on conseiller aux personnes intéressées pour aller séjourner à la ferme-auberge ? Dans quel état d’esprit doivent-ils se présenter là-bas ?
Il faut être préparé pour vivre pleinement ce séjour là car il y a à la fois de l’étonnement, de l’interrogation, de l’élévation pour certain peut-être, mais en tout cas on en revient heureux d’y avoir été. Le carnet de commandes est bien rempli.
Brest-ouVert : L’exemple de la ferme/auberge de Quéménès peut-il servir de modèle en terme de développement touristique soutenable ? Est-ce que c’est un modèle qui est reconductible ailleurs, sur le continent même ?
C’est un tourisme atypique, c’est un tourisme qui aurait du mal à être promu dans un certain tourisme économique. Modèle reproductible sans doute sachant que Quéménès est quand même une île avec une position particulière, c’est vraiment différent de Molène ou d’Ouessant et encore plus de Groix ! Il y a actuellement un engouement pour le tourisme insulaire, mais il faut d’abord que ce tourisme là respecte les îles dans leur beauté, l’environnement, surtout je crois que ce qui est à éviter, c’est le bétonnage.
Gardons ces joyaux, les îles, ce patrimoine naturel qui a une histoire si particulière, gardons le intact ou presque au moins.
Comment joindre la ferme-auberge :
info@iledequemenes.fr
tel. 06 63 02 15 08
un reportage sur la ferme sur dailymotion
le blog de la ferme-auberge de Quéménès
Bibliographie :
Marie-Thérèse Darque-Tassin a écrit deux ouvrages sur sa vie et celle de ses parents à Quéménès. Publié en 2005, son premier ouvrage "Un bout de vie... Sur l’île de Quéménès" - qui vient d’être réédité - retraçait son enfance et le parcours de ses parents, devenus propriétaires de l’île en 1960. Le second intitulé "L’île de Quéménès, mon paradis désenchanté", (éditions Thabord), dédié à son mari José Darque, décédé prématurément en 2007, qui a consacré les 11 dernières années de sa vie à essayer de protéger l’île de Quéménes sur laquelle il assurait une fonction de gardiennage.
"Passe de la chimère : un moine à l’île de Quéménès" par Jean-Yves Quellec, publications Saint André (cahiers de Clerlande)
"Grandeur des ïles" d’Odette de Puigaudeau, édité pour la première fois en 1945, un regard sur le Quéménes des années 30 habité par une quarantaine de goemoniers chassés de la "grande terre", pour ivrognerie, maraude ou vagabondage,... disponible aux éditions Petite bibliothèque de Payot
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